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[Les Echos] Réindustrialiser par la robotique : « L’Europe fait face à son dernier virage »

Tribune parue dans Les Echos du 14 avril 2026 et sur leur site Internet. Ce texte est cosigné par André Loesekrug-Pietri (Président de la Joint European Disruptive Initiative), Luca de Meo (Directeur général de Kering), Geoffroy Roux de Bezieux (Président de Notus) et Alexandre Saubot (Président de France Industrie).

Réindustrialiser par la robotique : « L’Europe fait face à son dernier virage »

« Soyons lucides : nous avons – pour l’instant – échoué dans la bataille de l’industrie. En 2024, la production industrielle a reculé de 3 % dans la zone euro. En France, la valeur ajoutée manufacturière ne représente plus que 9,3 % du PIB – contre 19 % en Allemagne et 26 % en Corée du Sud.

Le mouvement de réindustrialisation s’essouffle – 89 ouvertures nettes de sites contre 189 l’année précédente – tandis que les fermetures accélèrent : 238 restructurations majeures en un an, 53 % de plus qu’en 2023.

Volkswagen supprime 35.000 postes et ferme des usines allemandes pour la première fois de son histoire. Stellantis met six sites à l’arrêt. La chimie annonce craindre 15.000 suppressions d’emplois. La sidérurgie traverse sa crise la plus grave depuis vingt ans.

Et la Chine ne ralentit pas. Elle accélère. Elle produit 85 % des cellules de batteries mondiales, exporte 1,25 million de véhicules électriques par an et contrôle 73 % de nos importations cleantech. L’Europe importe deux fois plus de panneaux solaires qu’elle n’en installe, accumulant des stocks supérieurs à un an de déploiement. Ce n’est plus de la concurrence : c’est un remplacement systémique de notre appareil productif.

Sans industrie, pas d’innovation réelle

C’est pourquoi nous avons lancé, avec la Joint European Disruptive Initiative un programme sur le futur de l’industrie. Car sans industrie, pas d’innovation réelle : pas de boucle courte entre le prototype et le produit, pas de test en conditions réelles, pas d’itération rapide.

L’Europe publie 29 % des articles scientifiques mondiaux mais ne produit que 11 % des licornes technologiques – l’écart se creuse dans l’usine, pas dans le laboratoire. Et sans industrie, pas de souveraineté. La pandémie l’a montré avec les masques, la guerre en Ukraine le montre avec les munitions : la Russie produit cinq millions d’obus par an, l’UE plafonne à 1,2 million. L’industrie est la condition de la masse – en défense comme en santé.

La robotique peut être le levier de ce sursaut. D’abord parce que l’intelligence artificielle est en train de la révolutionner : le robot humanoïde devient un produit industriel. Tesla convertit son usine de Fremont pour produire Optimus, Renault s’associe avec Wandercraft, Figure AI déploie ses machines chez BMW et Mercedes.

Le marché est estimé à 3 milliards de dollars aujourd’hui, 40 milliards en 2035, et potentiellement 5.000 milliards en 2050 selon la banque Morgan Stanley. Ensuite parce que la robotique avancée réinvente l’usine elle-même : plus agile, plus modulaire, capable de passer d’un produit à un autre en heures plutôt qu’en mois. Pour un tissu européen de PME et d’ETI, c’est l’échelle sans la rigidité.

Pour une vision industrielle concentrée

Mais la robotique est aussi, et surtout, un formidable « pull » industriel, une demande européenne massive pour les puces les plus avancées, les matériaux, les batteries qui les rendront autonomes. Pour produire des millions de robots, il faut des semi-conducteurs de pointe – Musk investit 20 milliards dans sa Terafab précisément parce que la capacité mondiale ne suffit pas -, des capteurs, des actionneurs, des nouveaux matériaux.

Comme l’automobile a structuré l’industrie du XXe siècle, la robotique peut structurer celle du XXIe.

La robotique peut justifier économiquement la relocalisation de filières entières de composants. Comme l’automobile a structuré l’industrie du XXe siècle, elle peut structurer celle du XXIe. Enfin, elle répond à une urgence démographique : en 2050, un Français sur trois aura plus de 60 ans, quatre millions de seniors seront en perte d’autonomie, et 305.000 postes dans les services à domicile devront être pourvus. Le Japon et la Corée ont pris de l’avance. L’Europe n’a pas de stratégie.

Le signal est clair : la Chine contrôle déjà 90 % du marché naissant des robots humanoïdes – quatre des cinq premiers fabricants mondiaux sont chinois. Nous ne demandons pas un plan de plus ni du saupoudrage sur deux mille projets. Nous appelons à une vision industrielle concentrée, adossée à un marché intérieur enfin unifié, portée par des acteurs publics et privés qui acceptent de jouer à l’échelle du continent. L’Europe peut continuer à financer des rapports sur sa compétitivité. Ou elle peut commencer à produire. »